Discours de la présidente Velshi à l’Exposition sur l’innovation
Le 9 mai 2019
Toronto (Ontario)

– Le texte prononcé fait foi –

Bon après-midi.

Je m’appelle Rumina Velshi et je suis présidente et première dirigeante de la Commission canadienne de sûreté nucléaire, ou CCSN. Je suis très heureuse d’être avec vous, cet après-midi, à l’occasion de cet événement très intéressant – le premier d’une longue série, je l’espère. J’entends des choses fantastiques sur le marathon de programmation en cours, et je crois que les juges auront des décisions difficiles à prendre ce soir, compte tenu de toutes les bonnes idées et innovations. J’espère que cette compétition amicale suscitera des idées audacieuses et novatrices.

Pendant les quinze prochaines minutes, je vous en dirai un peu plus sur mon organisation et sur les technologies novatrices qui touchent actuellement divers secteurs, sur la manière dont nous gérons la réglementation des nouvelles technologies dans le secteur nucléaire du Canada, sur les répercussions potentielles de la mauvaise gestion de l’innovation et sur l’importance de la collaboration.

La CCSN et ses priorités

Je suis convaincue que vous connaissez tous la CCSN, donc je vous dirai seulement que nous sommes l’organisme de réglementation nucléaire indépendant du Canada et que notre mandat est la sûreté.
Plus de 900 employés partout au pays veillent avec assiduité à ce que les décisions d’autorisation et les conditions imposées par notre Commission formée de sept membres soient appliquées et respectées en tout temps par les titulaires de permis.

Les quatre grandes priorités de la CCSN consistent à appliquer une approche moderne en matière de réglementation nucléaire, à être un organisme de réglementation fiable, à maintenir notre influence mondiale et à améliorer l’efficacité de notre gestion. En plus de ces priorités, j’ai pris un engagement personnel à promouvoir les carrières en science, technologie, ingénierie et mathématiques – ou STIM – pour les femmes et les filles. En tant qu’ingénieure ayant une expérience de près de 40 ans au sein du secteur nucléaire, je constate que des mesures ont été prises pour éliminer les obstacles pour les femmes en STIM.
Mais nous avons encore beaucoup à faire à cet égard. Je mets chaque personne ici présente au défi d’être un allié et de poser des gestes concrets pour promouvoir l’équité des genres dans nos milieux de travail.

Grâce à ces priorités, nous pourrons continuer à appliquer, dans tout ce que nous faisons, des pratiques réglementaires axées sur la science et le risque et qui sont éprouvées sur le plan technique.
Ces pratiques nous aideront aussi à faire preuve d’une plus grande souplesse et à gérer un effectif et un secteur en évolution. Grâce à une telle souplesse, nous pourrons évaluer les répercussions, sur la réglementation, des technologies nucléaires nouvelles et novatrices, tout en tenant compte des incertitudes. Comme vous le savez, les technologies novatrices et révolutionnaires sont les vecteurs d’un changement effréné dans plusieurs secteurs, et nous pouvons nous attendre à ce même changement dans le secteur nucléaire.

Technologies novatrices touchant les industries

Dans certaines industries, les organismes de réglementation sont incapables de suivre le rythme du changement, ce qui oblige certains d’entre eux à réagir un peu au hasard. Pensez à Uber, Lyft et Airbnb et à la manière dont ils ont bouleversé les industries du taxi et de l’hôtellerie. Quelques gouvernements locaux ont abandonné la partie et n’ont pris aucune mesure lorsque ces entreprises se sont installées chez eux, tandis que d’autres les ont accueillies à bras ouverts. D’autres encore ont employé tous les outils à leur disposition pour tenter de les contrôler.

Je crois que nous devons trouver notre équilibre dans cette nouvelle ère passionnante.
Nous vivons à une époque où il est facile de se sentir dépassés, tant dans nos vies personnelles que professionnelles, par les changements qui peuvent être si soudains et si importants. De nos jours, nous faisons nos impôts, conduisons notre véhicule et obtenons des diagnostics médicaux avec l’aide de technologies spécialisées et de programmes d’apprentissage automatique. Je peux poser à voix haute n’importe quelle question et me faire répondre instantanément par mon assistant à la maison ou sur mon téléphone. Ces réponses ne sont pas toujours utiles ou exactes, mais les améliorations soutenues au temps de réponse et au contenu sont épatantes. Je me demande combien de temps il faudra avant que je puisse penser ma question au lieu de la dire à voix haute?

Dans bon nombre de secteurs, le changement arrivera avant que nous soyons prêts à l’avouer ou à l’envisager. Des technologies et approches novatrices sont déjà employées dans le secteur nucléaire au Canada et dans le monde entier – par exemple, l’impression de pièces en 3D, la réalisation d’inspections avec des drones, et l’entretien des composants à l’aide de l’analytique prédictive.

Réglementer l’innovation au sein du secteur nucléaire du Canada

Puisque nous sommes l’organisme de réglementation, nous prenons les mesures nécessaires pour être prêts.

  • Nous continuons à moderniser notre cadre de réglementation afin qu’il soit aussi neutre sur le plan technologique que possible.
  • Notre réglementation est axée sur les risques afin de nous permettre d’employer la meilleure approche selon les circonstances.
  • Nous offrons un service d’examen de la conception du fournisseur qui permet d’identifier les obstacles fondamentaux à l’autorisation au Canada. Le service est utilisé à l’heure actuelle par onze fournisseurs de petits réacteurs modulaires.
  • Nous avons embauché plus de 70 nouveaux diplômés dans les dernières années afin de combler l’écart prévu attribuable à l’attrition et pour transférer les connaissances organisationnelles qui sont essentielles. Soit nous nous dotons des compétences et des connaissances dont nous avons besoin, soit nous les avons à notre disposition.

Cependant, l’organisme de réglementation et le secteur nucléaire sont-ils réellement prêts à composer avec toutes les innovations pour lesquelles nous n’avons parfois aucun précédent ou aucune expertise?
L’organisme de réglementation ne veut pas faire obstacle à l’innovation, mais il ne délivrera jamais de permis s’il n’est pas convaincu que la sûreté est assurée. Selon moi, cette pratique démontre qu’il est important de nous tenir au courant dès que possible et de faire tout le travail nécessaire pour pouvoir démontrer que les demandes visant des technologies ou des approches novatrices ne compromettront pas la sûreté.

Il ne faut jamais que l’innovation soit perçue comme quelque chose qui nuit aux principes de sûreté, surtout ceux qui sont le fruit de décennies d’expérience en recherche et en exploitation de réacteurs de puissance, par exemple la distinction entre les processus et les systèmes de sûreté. Cela signifie, par-dessus tout, qu’il ne faut jamais essayer d’induire quelqu’un en erreur à l’égard d’un enjeu qui pourrait avoir des conséquences sur la sûreté ni minimiser l’importance de cet enjeu, même s’il semble anodin.

Il faut trouver cet équilibre si nous voulons éviter les désastres que pourrait entraîner la mauvaise application de technologies novatrices ou d’améliorations novatrices aux technologies existantes. Si nous faisons mal les choses, l’innovation pourrait avoir des conséquences désastreuses dans n’importe quel secteur – même celui qui utilise des technologies éprouvées depuis plus d’une décennie.

Mal innover : conséquences potentielles

Pensez à ce qui vient d’arriver à l’avion Boeing 737 MAX, et aux parallèles avec les petits réacteurs modulaires. Deux avions se sont écrasés, tuant 346 personnes. Les enquêtes se poursuivent – et mes commentaires sont fondés uniquement sur ce que j’ai lu dans les médias –, mais quelques personnes ont suggéré qu’il pourrait y avoir un lien entre le système novateur automatisé intégré à une technologie vieille d’une décennie, et son utilisation par les pilotes. Il a plusieurs histoires selon lesquelles Boeing, le titulaire de permis, aurait peut-être joué un rôle trop important dans le processus d’homologation, étant donné que la Federal Aviation Administration des États-Unis, l’organisme de réglementation, n’avait pas la capacité d’évaluer la technologie. La flotte entière est maintenant immobilisée en attendant que Boeing apporte des améliorations à la satisfaction des organismes de réglementation et des transporteurs aériens.
Le Congrès des États-Unis, le FBI et le bureau de l’inspecteur général mènent tous une enquête visant le processus d’homologation et la formation des inspecteurs.

J’ai demandé à mon personnel de surveiller ce dossier afin de voir quelles leçons pertinentes il pourrait retenir pour notre secteur et la réglementation. Sur quels enjeux devrions-nous donc nous pencher à la lumière de ces accidents tragiques? Est-ce que nos processus et approches sont appropriés pour les nouvelles technologies ou les innovations aux technologies existantes? Ou faut-il repenser à notre façon de faire et trouver de nouvelles manières d’aborder les problèmes et les défis?

Quelques conceptions de PRM apportent aussi des changements à des technologies éprouvées. Il s’agit des premiers projets en leur genre au Canada, et le public s’attendra à ce que leur sécurité soit démontrée. N’oubliez jamais que ce sont les demandeurs qui sont tenus de démontrer à la Commission qu’ils pourront exploiter en sécurité toute technologie qu’ils proposent. Je suis certaine qu’un jour, peut-être même pendant mon mandat à la présidence de la CCSN, un titulaire de permis demandera à utiliser un système automatisé d’intelligence artificielle dans une installation nucléaire. Les titulaires de permis eux-mêmes ne comprennent peut-être pas toutes les défaillances que ce type de système pourrait avoir, et devront porter des jugements difficiles sur les essais et les simulations qu’il faudra faire pour le valider.
Quelques disciplines ont déjà le problème de la « boîte noire », où la réponse ou la solution d’un réseau neuronal à un problème donné est correcte, ou semble correcte, mais la logique, les étapes ou les processus utilisés pour arriver à la réponse sont inconnus ou incompris. Par exemple, le secteur médical veut utiliser les mégadonnées pour poser des diagnostics et donner des traitements personnalisés. Si un réseau neuronal utilise ces données pour établir des relations complexes et implicites afin de poser des diagnostics et de recommander des traitements que les médecins ne comprennent pas entièrement, ces derniers se seront-ils à l’aise de les administrer? Et qu’en est-il des patients?

Nous verrons sans doute des débats de ce genre prendre place bientôt pour les véhicules autonomes.
Qui sera responsable des erreurs ou des accidents attribuables à ces systèmes automatisés, et comment? Ces réponses auront sans doute un grand impact sur le moment et la portée de leur mise en œuvre. Pourrons-nous accepter la mise en œuvre de systèmes automatisés dans une installation nucléaire qui prendront des décisions fondées sur des intrants et des raisonnements que nous ne comprenons pas entièrement? Je n’essaie pas de décourager l’innovation, car, comme je l’ai dit plus tôt, nous l’encourageons et l’appuyons.

Lorsque nos innovations sont réussies, nous pouvons en tirer des efficiences et des économies importantes pour le secteur et, par-dessus tout, renforcer la sûreté. Bien entendu, il faut tenir compte de certains aspects administratifs. À l’heure actuelle, notre modèle de recouvrement de coûts nous permet de recouvrir les coûts d’activités de réglementation seulement lorsque nous recevons une demande de permis ou une demande d’examen de la conception d’un fournisseur. Ce modèle n’appuie pas le développement proactif, au sein de l’organisme de réglementation, d’une capacité en vue de pouvoir traiter les demandes de permis pour des technologies novatrices. Nous devons examiner d’autres modèles de financement afin d’être prêts à réglementer ces technologies. Une grande question se pose : comment faire en sorte que les organismes de réglementation ne fassent pas obstacle à l’innovation? Ceux-ci sont toujours à la recherche d’améliorations à la sûreté et se méfient de tout changement qui ne comporte pas d’avantage clair pour la sûreté. Afin de mieux accepter les solutions novatrices, les organismes de réglementation doivent adopter une approche axée sur le risque, comme nous l’avons fait, et se demander quel est le risque associé à une nouvelle solution – et comment il se compare aux risques de la solution déjà en place.

Collaboration

Puisque ces technologies sont si nouvelles et différentes, que pouvons-nous faire de plus? Je crois qu’il est évident que la collaboration est cruciale, tant à l’échelle nationale qu’internationale, ainsi qu’entre les fournisseurs, les exploitants, les organismes de réglementation et les gouvernements. La sûreté est l’objectif de tous les pays dotés d’une capacité nucléaire. Cet objectif nous donne des occasions importantes de collaborer afin d’assurer la sûreté, surtout quand il s’agit de technologies novatrices. Nous collaborons de près avec nos homologues à l’étranger qui font partie d’organisations comme l’Agence internationale de l’énergie atomique et l’Agence pour l’énergie nucléaire, et par l’intermédiaire de relations bilatérales et multilatérales. Grâce à ces relations, nous pouvons souvent tirer profit d’une expertise que nous ne possédons pas nous-mêmes. Cependant, nous recevons parfois des demandes si différentes ou inattendues que nous n’avons simplement pas les moyens d’y donner suite. Nous devons le reconnaître et vous devez en être conscients.

Nous ne voulons pas entraver l’innovation au sein du secteur nucléaire du Canada, c’est pourquoi il faut que les membres du secteur travaillent avec nous et nous tiennent au courant de leur travail et de leurs intentions dès que possible et à chaque étape de leur projet. J’ai malheureusement été incapable de penser à un exemple d’organisme de réglementation à la tête de l’innovation et connu pour sa souplesse dans la gestion de l’innovation. Peut-être aurait-ce été possible il y a 20 ou 30 ans, mais compte tenu des ressources souvent limitées et du rythme de l’évolution technologique, les organismes de réglementation sont nettement désavantagés.

Conclusion

Pour résumer, l’innovation touche les industries mondiales, et le nucléaire ne fait pas exception.
Souvent, l’innovation soulève des questions et des préoccupations auxquelles nous ne pouvons pas répondre, ou auxquelles nous n’avions pas pensé. Mais ces bémols ne devraient jamais laisser place à un excès de confiance ou à la prise inappropriée de risques. Pensez au Titanic et aux innovations à la sûreté de sa conception, lesquelles ont tellement enhardi les concepteurs qu’ils n’ont pas cru nécessaire d’ajouter suffisamment d’embarcations de sauvetage, et ont poussé le capitaine à s’aventurer en territoire qu’il aurait mieux fait d’éviter.

Selon moi, le secteur nucléaire du Canada est aussi sécuritaire que tout autre secteur du pays, et nous vous obligeons à respecter les normes de sûreté les plus élevées, même si elles ne sont pas toujours suffisantes aux yeux de certains Canadiens.

L’avenir est intéressant et prometteur pour le secteur nucléaire, et je vous encourage à continuer à être audacieux et à innover. Votre défi est de pouvoir nous démontrer votre dossier de sûreté et votre capacité à bien gérer toute demande de technologie ou d’approche novatrice. Nous appuyons l’innovation dans le domaine et prenons les moyens nécessaires pour être prêts à réglementer les nouvelles technologies ou approches que vous proposerez.
Nous devons toujours penser à la sûreté au fur et à mesure que nous avançons stratégiquement vers un avenir prometteur.

Merci.

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